Martine, sage femme, entreprise Bulle de bébés

Interview de Martine.  A mis fin à sa carrière de sage-femme au terme de 30 ans d’expérience. 

Elle a créé une société : Bulle de bébés à Vienne ( 38) qui propose un  service  d’aide et d’accompagnement autour de la naissance, de l’enfant, de la famille et de son évolution, sous forme d’ateliers et  d’actions personnalisés dispensés par des professionnels de la santé spécialisés en périnatalité.

Martine parle ainsi de sa passion et de son parcours :

« …dans cette approche de la parentalité, et du fait de notre formation professionnelle, nous sommes avant tout dans la prévention de la difficulté parentale d’une manière globale. Notre regard et notre approche se situent avant tout dans ce sens »

« Mon métier de sage-femme est une vraie vocation. C’est au collège, après avoir visionné un film « d’une femme qui accouchait » que ce vœu ne m’a plus quitté.

Concours d’entrée en poche en 1983, j’ai été diplômée en 1986. Attirée beaucoup plus et très vite par la psychologie des femmes enceintes, je me sentais bien plus à ma place dans le service des grossesses à risques que face aux grossesses physiologiques. 10 mois après l’obtention de mon diplôme, j’investissais alors l’achat d’un monitoring et au volant de ma petite Peugeot, je lançais l’activité des suivis de grossesse pathologique à domicile, dans le sud. En 1991, je suis arrivée dans l’Isère et, ne me voyant pas faire autre chose que du libéral, j’ai donc ouvert mon cabinet et lancée à Vienne cette activité. A ce moment là, j’étais la « seule » sage-femme installée à Vienne accomplissant le suivi de grossesse  pathologique à domicile….aujourd’hui, elles sont nombreuses, dans toute la France ☺

Déjà à l’époque, je pressentais dans ce cadre notamment, que l’on ne s’occupait pas suffisamment des mamans. J’approfondissais l’information et j’insistais sur la mise en confiance à l’occasion des séances de préparation à la naissance que je donnais. J’ai compris très vite que l’information que je faisais passer constituait le gage réel de la meilleure des préventions à tous les niveaux.

Formée et spécialisée en rééducation  périnéale et ayant exercé près de 25 ans dans ce domaine, le vagin, le périnée, n’ont plus de secret pour moi ☺ Je me suis intéressée de très près aux douleurs périnéales, justement parce que beaucoup de médecins ne les entendaient pas et donc ne les respectaient pas. « C’est dans votre tête ma pauvre dame ! » entend-on souvent.  C’est faux bien sûr. Elles sont très souvent en rapport avec une vraie cause fonctionnelle qu’il faut savoir chercher et trouver : les névralgies et compression du nerf pudendal en font partie (le nerf pudendal passe de chaque côté du périnée, notamment sur les branches iliaques du périnée, du vagin et il irradie  au niveau clitoridien, fourchette vulvaire et anus. Il prend racine au niveau du sacrum. Le canal dans lequel il passe peut être souvent comprimé) Au cours de la grossesse, suite à l’accouchement, cette compression entraine une douleur que l’on pourrait comparer à celle de la sciatique. Les bonnes questions sont à posées aux jeunes mamans qui présentent des douleurs périnéales, et lorsque j’évoquais avec elles, (ce qui les faisait bien rire) « la sciatique de la foufoune », elles comprenaient vite que j’avais posé le Bon diagnostic. Bien soigner, passe par ce bon diagnostic à poser !! Méconnue de beaucoup de professionnels de la santé, la prise en charge n’est donc pas adaptée..

Une rééducation périnéale s’impose donc avec un rééducateur bien formé et sensibilisé à ce qu’il va toucher « Touches pas à mon vagin » ou « touche le avec précaution » …

La sexualité est intimement liée à la féminité, la féminité étant dans son sens le plus intime elle-même sacrée…ce que nous retrouvons éthymologiquement dans le périnée (qui veut dire « autour du temple ») se rapportant au sacré du temple. Quand on vous  dit : « Madame, il vous a bien amoché ce gosse ! » Comment s’y retrouver sexuellement et d’un point de vue féminin ?

Lorsque je suis devenue maman j’ai mieux compris l’après et sa suite… J’ai alors surtout écouté et entendu les mamans autrement ! Je me suis intéressée de plus près à elles, j’ai entendu leur tristesse, leur désarroi, leur déception autour de leur vécu à l’occasion de la naissance. J’ai aussi compris qu’elles étaient vraiment seules et isolées.

En 95, j’ai commencé à mettre en place le massage bébé, dans un centre social,  en pensant  que cet atelier était un bon moyen de les faire sortir de leur  isolement.  En 97, l’ostéopathie démarrait tout juste et  j’ai  commencé à travailler avec un ostéopathe spécialisé sur les bébés, en étant persuadé qu’en faisant du bien au bébé, on ferait du bien aux mamans.

En 98, j’ai créé une association : « Forum bébé » (une amorçe de ce qui deviendra plus tard bulles de bébés) avec des ateliers autour de l’allaitement, du massage-bébé, des groupes de parole avec une psychologue, des soirées « conférences » sur des thèmes bien précis autour de la naissance.

Puis Forum bébé s’est arrêté, mais au fil de ma carrière qui se poursuivait, je pressentais le besoin d’écoute et d’échange de plus en plus important qu’avait les mamans que je suivais. L’évolution des prises en charge médicale, des structures familiales,  les séjours courts ont renforcé ce constat. Derrière mon bureau, concentrée dans mon approche thérapeutique, le temps me manquait pour organiser cette écoute. Une réalité : je ne pouvais pas tout faire et ni tout faire bien !

En 2008, j’ai déménagé mes locaux à Saint Maurice dans un 70 m². C’était un grand espace qui me donna alors très vite l’idée de commencer une approche d’écoute et de soutien encore mieux que celle de forum bébé. J’étais en contact avec une puéricultrice et une consultante en lactation que j’ai convié à une réunion afin de leur soumettre mon idée. Au terme de notre entrevue Bulles de Bébés prenait vie : un  concept qui consistait  à rassembler, sur un même lieu des professionnels de la santé, de la périnatalité, spécialisés et formés pour accompagner et consacrer du temps à l’écoute, à l’échange, pour guider, conseiller, informer, prévenir ! À la carte ou à la bulle : « vous prenez ce que vous voulez, ce qui répond à vos attentes, à vos besoins… » Nous étions des partenaires convaincus de ce que l’on pouvait apporter. Nous étions convaincus de ce que nous allions apporter ! On a fait vraiment du bon boulot… On le fait toujours à Vienne maintenant et on s’améliore !

Tout le monde a participé à l’investissement financier que Bulles de Bébés représentait dans son évolution même associative,  et la rémunération des intervenantes était peu importante. Nos services ont progressé au fil du temps, la demande aussi et j’ai pris la décision de faire évoluer la structure en société. Je me suis donc radiée de l’ordre des sages-femmes pour pouvoir exercer en toute liberté et légalité et m’occuper pleinement de Bulles de Bébés, une participation au service que je ne pouvais pas accomplir que je ne pouvais pas proposer lorsque j’étais sage-femme.

L’activité libérale nous pousse à courir après l’argent. 30, 40 patientes par jour…des consultations payées  18, 55 euros ! Les hôpitaux, le système public en est au même point, la rentabilité : des postes sont supprimés parce que pas assez rentables.

Au fil du temps, j’étais de plus en plus éprouvée par le manque de considération accordé aux patientes, aux mamans. La violence de leur récit douloureux est de plus en plus en difficile à supporter, à entendre. J’ai eu un jour un témoignage qui me restera à vie…

« Une maman, pour qui c’est son premier, a un début de travail très long, puis un travail très long, elle était épuisée. La péridurale avait été posée.  Au moment de pousser, elle n’y arrivait pas : « jpeux pas mais jpeux pas ! »  la sage-femme lui dit sous la menace : «  écoutez il va falloir pousser parce que si vous ne poussez pas j’appelle le médecin, et avec lui ça sera pas la même !… » Elle n’arrive toujours pas à pousser. Le médecin arrive, et pratique un forceps, une petite fille naît, il  la lui met sur le ventre. La  petite ne pleure pas… La  mère a peur, forcément. « Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a ? » Demande-t-elle. Le médecin lui répond : « Ecoutez madame, on vous avait dit de bien pousser… »

Et encore, comment supporter cette phrase qu’on m’a rapportée : « Holala ces nénés, j’en ai jamais vu des comme ça !… » En parlant à ces jeunes mamans vulnérables, fragiles, en train d’allaiter, qui sont pleines de doutes..

Un gynéco qui a une mauvaise parole, ne se remettra jamais en cause…soupçonne –t-il la portée de ses mots ? Je n’en pouvais plus ! J’en peux plus !…

Le jour où j’ai créé Bulles de Bébés, je ne pensais pas en arriver là ! J’ai montée en parallèle l’association « Au cœur de parents » spécifique pour engager des lieux de réflexion sur la parentalité.

Lorsque je mets mes bottines de bon matin je ne pense qu’à une chose : l’intérêt des mamans et des parents. Aujourd’hui nous devons communiquer ! Il faut organiser des rencontres de la parentalité, comme celles que j’ai organisées l’année dernière et que je renouvelle cette année. Il faut que les parents comprennent que c’est à eux d’initier une vraie démarche en terme de parentalité. Je sens bien que je dérange un peu quelquefois certaines institutions, mais je ne suis pas là pour déranger, je suis là pour avancer ! je connais et j’ai compris les failles du système parce que j’ai une expérience de terrain et que j’ai appris à écouter…je tente de combler certains manques…

Dans cette approche de la parentalité, telle que nous la proposons, nous sommes dans la prévention de la difficulté maternelle, de la difficulté parentale en général. L’écoute professionnelle est primordiale. En 2 ans ici sur Vienne j’ai eu 3 tentatives de suicide de mamans… Elles arrivent parfois presque trop tard chez moi.   Le travail de prévention commence pendant la grossesse et le temps à accorder à l’écoute va bien au-delà de l’entretien du 4ème mois, conseillée…qui n’est pas toujours fait…le 4ème mois ce devrait être tous les mois ! Les sages-femmes installées en libéral l’ont pour certaines bien compris..

Chez Bulles de Bébés, nous sommes toutes des mamans, nous sommes toutes des Doulas. C’est un vrai service de Doula que j’ai créé. Je pense que j’en suis une dans l’âme ! et nous  sommes aussi des professionnelles de la santé. Les médecins n’ont pas le temps. Il faut passer le relai. Les pharmaciens, le comprennent bien, les médecins et l’hôpital c’est plus compliqué ! Je pense qu’il faut organiser tout un réseau parallèle maintenant, avec des gens qui ont compris le sens réel à cette prise en charge.

C’est très compliqué d’être confronté à ce système là et de faire changer les choses. C’est très ambitieux, peut être cela peut paraître prétentieux…c’est pas grave…j’avance !

C’est les parents eux-mêmes qui peuvent faire bouger les choses. C’est pour ça que que j’ai créé le salon de la parentalité. Les réseaux, moi je bloque un peu, parce que derrière un écran, t’as pas le contact humain !

Je ne désespère pas, je continue à communiquer.  « je me place là où d’autres ne peuvent plus être !» Pourquoi ne travaillerait-on pas ensemble ?

La médecine intégrative, c’est l’avenir, c’est la médecine de l’individualité et de réseau.Il faut considérer les histoires de chacun et prendre le temps.  D’écouter :

« J’accouche à l’hôpital, je vais faire ma préparation à l’hôpital… Ok … J’ai du diabète, ouais ! On me déclenche, ouais ! Le bébé est trop gros… mais j’ai juste tout ce que je ne voulais pas !  Je voulais un accouchement physio, je ne voulais pas de péri, on me déclenche, on m’allonge, et puis je finirai peut-être en césarienne en urgence, comme de toute façon on ne me déclenche pas à terme, cela risque de se terminer comme celà » Alors que si on laissait faire la nature ! Mais pour laisser faire cette nature, il faut que le parent lambda soit bien informé et que les vrais risques soient considérés en toute clarté.

La préparation à l’accouchement telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui n’est pas assez complète. La profession a évolué : 5 années d’études ce n’est pas rien ! Moi j’ai fait 3 ans à l’époque ! La formation des médecins, des sages-femmes, devrait évoluée, changer…elle est très technique et il en faut bien sûr, mais l’humain dans tout ça ?!… J’ai ce recul là parce que j’ai 50 ans. La sage-femme de 25 ou 30 ans qui sort de l’école ne peut pas avoir le même recul et c’est normal. Il faudrait considérer plus souvent le sens et la profondeur du « comment ça va ? » ne pas oublier les mamans les émotions des mamans ! Travaillons sur la physiologie. Insistons sur la mise en confiance.  « tu peux bouger quand tu accouches ! T’auras certainement moins mal et tu n’auras peut-être pas besoin de la péridurale. » Les mettre en confiance, les écouter, les informer, les accompagner, les soutenir, leur parler de leur père et de leur mère…de leur relation… Et les papas ? ne jamais les oublier, les considérer !!! Eux aussi peuvent éprouver de la difficulté.

Chez Bulles de Bébés, l’atelier incontournable s’appelle « la Rencontre post-natale. » C’est un moment où on se retrouve près l’accouchement. Il est gratuit. L’idéal est de l’intégrer 5 à 6 jours après la naissance du bébé, dès qu’elles sortent de la maternité. Les mamans viennent et se posent. On pose le cadre de la confidentialité, du non-jugement, du respect d’autrui. Du plus physiologique au plus traumatisant…tout est dit…les mots réparent..et  l’explication apportée à ce qui a été mal vécu, ou les émotions éprouvées et rapportées sont essentielles à la construction du meilleur des liens avec son bébé. Dans ces moments, elles rapportent que le bébé ne tète pas bien, que la tétée dure longtemps, qu’elles ont des douleurs au mamelon, on peut les orienter alors vers l’ostéo, vers la consultante en lactation, du coup, c’est fait tout de suite, pas au bout de 2 mois…et l’allaitement et tout le monde s’en portera mieux. Une prise en charge efficace se situe dans une prise en charge précoce qui dure aussi et surtout dans le temps…le système PRADO a donc ses limites…

Le visionnage du film: « Devenir Mère » de Bérangère HAUET est régulièrement proposé. Aucune n’a jamais regretté de l’avoir vu ! La meilleure des prévention : l’information !!

Les plus grands besoins des mamans sont l’écoute, la confiance l’échange, la bienveillance ! Tout le monde devrait  féliciter les mamans, les parents  : « Mais tu es une grande maman, tu es juste exceptionnelle ! » par exemple ! Il faut que tout le monde soit persuadé de l’impact de ces paroles pour le bien des parents.

On a reçu dernièrement une maman : 8 fausses couches ! donc 8 deuils périnataux ! Aucune prise en charge ! Elle est arrivée chez nous comme ça ! Après un entretien, et un atelier réalisé autour de la gestion des émotions, elle nous a envoyé un mail magnifique pour nous remercier…notre plus belle récompense. Nous l’avons orienté pour une meilleure prise ne charge médicale. Qui devrait permettre de comprendre ces fausses couches à répétition et nous l’espérons une belle suite

Une future maman, ça n’est pas un ventre sur deux pattes, c’est une personne qui a une tête qui pense, qui a des angoisses, une histoire…

Quand les mamans sont angoissées, il faut prendre le temps de comprendre d’où vient le malaise. La mettre sous anti dépresseurs parce qu’elle pleure un peu trop, c’est trop facile et surtout pas adapté.

Il y a des hôpitaux, des maisons de naissance où tout cela est respecté. Mettre en place au moment même de l’accouchement, une personne en plus spécifique à un soutien permanent, aux côtés de la future maman, serait idéal… quand la sage-femme, ne peut plus toute seule.

Notre regard professionnel et nos compétences sont essentielles parce que nous connaissons parfaitement nos limites dans les prises en charge que nous proposons et organisons.. Dépister la nécessité  d’une hospitalisation ou d’une prise en charge médicale et médicamenteuse est primordiale. Sur Vienne les prises en charge psychiatriques à organiser sont compliquées.

La parentalité ne s’arrête pas à la naissance. Les parents ne doivent pas tout miser sur la préparation à l’accouchement. Il y a un après qui dure des années, bien plus long que 9 mois ! Le post-partum ce n’est pas 3 jours, pas 6 jours, ça va bien au-delà !!! Le lien à construire et précieux et il faut s’en occuper consciencieusement.

Quand je vois ces femmes, à l’issue des Rencontres, retrouver la confiance qu’elles avaient perdue ou qu’elles n’avaient pas du tout. C’est super motivant et notre conviction est renforcée.

C’est aux femmes d’aller chercher l’info. La prévention passe par l’information. Si elles ne vont pas la chercher ou pensent qu’elles ne la trouveront que sur internet, c’est plus compliqué. Attention aux réseaux ! on trouve tout et n’importe quoi…vérifier les sources des articles est primordial

Je fais le vœu qu’il y ait d’autres lieux comme le mien, avec les mêmes fondements  mais en attendant je vais m’atteler à le reproduire ailleurs…très bientôt !

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