Témoignage d’Aurélie, Sage femme, accompagnement global d’AAD et en plateau technique

Témoignage d’une sage-femme Aurélie L. : accompagnement global d’accouchements à domicile et en plateau technique

Le choix de ma pratique est très personnel. J’ai eu ma première grossesse, alors que j’étais en 3ème année d’étudiante sage-femme. J’aurais pu accoucher au CHU de Grenoble parce que je connaissais un peu l’équipe. Mais je ne pouvais imaginer mon homme, un grand timide, assis là sur un tabouret parmi tout ce monde : le pauvre… Du coup j’ai trouvé une sage-femme libérale qui faisait des accouchements à la maison.

Après avoir vécu ma propre expérience, je me suis dit : « c’est ça que je veux faire ! »

L’expression : « violences obstétricales » évoque selon moi, davantage une violence psychologique, qu’une violence physique.

La première image de la violence qui me vient, c’est le non-respect pour les parents. Ce peut être physique à travers des gestes assez brusques, mais la violence est surtout d’ordre psychologique. Par exemple quand le médecin arrive et dit à la parturiente avec brutalité : « arrêtez de bouger !» il oublie que son rôle est de faire naître son bébé…Ce qu’elle est, ce qu’elle vit sont alors niés.

Je définirais la violence obstétricale comme tout ce qui met à mal et fragilise le lien de la femme avec son bébé, mais aussi de la femme avec sa maternité, avec sa féminité !

Cela peut être tellement de choses : un mot pendant la grossesse, une non-écoute au moment de la naissance, ou même dans les suites de couches. Ce qui blesse le plus, c’est la non reconnaissance de la mère, du couple, de son histoire…

J’ai fait mes études dans un centre hospitalier universitaire et je me souviens du jour où c’est moi qui ai fait subir une violence indirectement. J’étais en 2 ou 3° année d’études de sage-femme. Une patiente venait d’accoucher et il fallait recoudre le périnée. En tant qu’élève sage-femme, c’est moi qui devait faire la suture. Je sors l’anesthésie locale et l’obstétricien me dit : « pour un point à faire, tu ne mets pas d’anesthésie locale. Je rétorque timidement : « ben quand même ! » Mais j’ai commencé à piquer sans mettre d’anesthésie locale. La patiente a hurlé.  J’ai dit : « ha non je ne peux pas ! » Alors le médecin lui a fait le point. Dans sa logique à lui : piquer pour anesthésier, piquer pour passer un fil c’est pareil. Mais pour la femme, ce n’est pas pareil. Ce fut très violent et ça m’a choquée.

Une autre fois, j’étais là en tant qu’amie. La péridurale administrée n’avait pas fait effet sur cette femme pas du tout prête à gérer cette douleur ! Tout le monde lui disait qu’elle n’avait pas mal, alors qu’elle souffrait le martyr. Sa douleur était niée ! On refusa de rappeler l’anesthésiste. Je n’étais pas la sage-femme, je n’étais que l’amie… Son mari a appelé à l’aide l’équipe médicale plusieurs fois ! C’était terrible. Elle a fini par mettre au monde son bébé sans anesthésie. J’ai vu, dans ses yeux, la violence ressentie. Elle ne savait plus où ni qui elle était ; elle se sentait au bord de la folie !

Mais il y a les mots aussi qui peuvent être très violents.

On me rapporte beaucoup de ces mots :« Écartez les jambes ! Vous avez très mal travaillé madame ! » « Maintenant je vais vous faire pousser ! Vous allez accoucher grâce à moi ! » « Ha ! Mais il fallait prendre la péridurale, ma petite dame !  

Les femmes me disent : Plus jamais ça ! Souvent c’est tellement traumatique, qu’elles ne veulent même plus voir un médecin. Si l’un d’eux doit intervenir, (on ne peut pas nier l’importance de la technologie, et de la médecine si besoin) ; il est indispensable que la future mère ait confiance dans son lien avec son bébé, ait confiance en elle-même dans sa capacité à accoucher, pour que le médecin ne puisse la blesser.

En début de grossesse, la sécurité sociale donne un carnet mensuel aux patientes qui viennent aux entretiens de préparation. Elles y viennent parce qu’on leur a dit qu’il fallait venir. Il vaudrait mieux les informer, dès le début de grossesse, des choix possibles et des démarches pour trouver un praticien, un référent qui fait le suivi personnalisé pendant toute la grossesse, même si elles ont besoin d’une certaine technologie médicale. Il est vrai que beaucoup de personnel médical voit l’accouchement comme un acte médical et technique.

Les patientes qui viennent me voir sont en général informées et motivées. C’est un public particulier qui choisit le plateau technique ou la maison. Ce sont gens qui ont réfléchi, en amont même de la grossesse parfois. Ils ont cherché une sage-femme dans une démarche active. Je suis vraiment l’outil qu’ils se sont donnés !

Quand je réussis à suivre des couples jusqu’au bout, c’est qu’il n’y a aucun problème. Ils ont mis toutes les chances de leur côté pour que ce soit dans la physiologie. J’explique au couple que ce n’est pas tout noir ou tout blanc, qu’il faut construire un projet, aller chercher des outils, savoir à qui faire appel. Il me semble qu’on pourrait rappeler ici l’importance de travailler en réseau et de montrer aux femmes que l’on doit faire appel à un technicien, un médecin ou une équipe médicale lorsque la situation le demande. Pour ma part, j’essaie de leur donner confiance en elles, certes, mais aussi de dédiaboliser l’hôpital ou les médecins si elles s’en font une image trop caricaturale.

Mon travail de sage-femme, c’est de vérifier qu’on reste bien dans la physiologie.

Pendant l’accouchement, j’ai besoin d’écouter le cœur du bébé de temps à autre, d’examiner cette maman, et de savoir comment elle se sent, de la voir bouger, de l’entendre respirer, des choses que je ne mesure pas d’emblée.

Je l’oriente vers une équipe plus médicalisée si je juge cela nécessaire.

Pendant l’accouchement, je connais le couple, son histoire et je suis présente avec la patiente tout le temps. L’observation d’une femme qui accouche dans sa physiologie donne beaucoup d’informations.

Je peux regarder le rythme des contractions, et sans mesurer voir si  la contraction est forte ou non. En écoutant simplement, je sais si la femme s’accorde des temps de repos. J’observe ses postions pour gérer la contraction, pour récupérer. Est-ce qu’elle arrive à détendre son corps entre les contractions ? Est-ce qu’elle est dans la communication avec autrui, ou complètement dans sa bulle ? Je vais me faire une idée que je vais confronter ensuite avec des données plus rationnelles. Je vais écouter le cœur du bébé, et examiner la patiente. Généralement, cela me suffit. Je rate l’essentiel si je ne m’appuie que sur la technologie.

Que ce soit en plateau technique ou à domicile, je fais ce point. Je vais écouter le bébé par intermittence. En ce qui concerne la dilatation, il ne me semble pas nécessaire d’examiner la patiente toutes les heures.

Si au bout d’une heure, une heure et demie, je n’ai pas perçu de variation dans le rythme, j’irai peut-être regarder. Généralement, les contractions se rapprochent, parfois la patiente est déjà en train de pousser, je laisse faire. Si au bout d’un moment je ne vois pas une tête de bébé, alors que ça fait dix minutes qu’elle pousse, j’irai regarder avec mes doigts. Il suffit de regarder.

Si vraiment il y a une tête de bébé qui arrive c’est que finalement la femme était à dilatation complète. Sinon, je regarde et dis : « attend avant de pousser, ton col n’est pas complètement ouvert. » Généralement les femmes ne poussent pas sur un col fermé. Si on leur fait confiance, il y a plein de choses qui se passent naturellement.

Je comprends que les sages-femmes qui ne peuvent rester devant une patiente tout le temps, soient un peu obligées de se mettre des contraintes. C’est difficile en centre hospitalier quand une sage-femme voit arriver quelqu’un qu’elle ne connait pas du tout…  

Je pense que la première des préventions des violences obstétricales, c’est de montrer aux professionnels qu’ils peuvent être amenés à en faire subir involontairement. La grossesse est un moment de vulnérabilité, de sensibilité. Un mot peut amener une réaction. Il faut apprendre à maitriser son langage et se demander ce que cela fait en face.

On pourrait pour cela intervenir en fac de médecine ou école de sages-femmes et exposer des témoignages de femmes victimes de violences obstétricales. Cela demande une ouverture du corps médical, une remise en question de leur formation et de  leurs pratiques.

Il y a aussi des sages-femmes qui font vivre des violences obstétricales. Il me semble depuis quelque temps que leur formation les sensibilise davantage au ressenti de la patiente.
Quand on attend son premier enfant, c’est assez abstrait, on suit le mouvement. La femme ne sait pas comment elle va être dans la douleur.

Il est important aussi de bien la préparer, de lui faire sentir la confiance qu’elle peut avoir en elle, dans sa capacité à accoucher, dans son bébé et dans le lien qui va se créer !

Pour que tout se passe bien, la confiance a un rôle dans la physiologie du corps. Tout comme l’environnement et l’entourage physique, et le compagnon bien sûr !

Je côtoie dans mon quotidien de plus en plus de cercles de femmes. Retrouver une communauté féminine, même, en dehors de toute grossesse, dans la féminité, donne une grande force ! Les femmes sont confrontées aux problèmes des autres. Elles sont moins isolées, trouvent du soutien dans la difficulté. Un espace de parole, c’est une bonne prévention !

Cela leur permet d’exprimer également les violences qu’elles ont repoussées. J’ai des témoignages de femmes qui n’ont pas voulu qu’on intervienne dans la relation qu’elles ont eu avec leur bébé. Elles se sont battues, elles ont dit NON.

On leur a dit : « Mettez-vous en position gynécologique » : elles ont dit NON ! Même si elles passent pour la personne la plus pénible du service d’obstétrique, ça n’est pas grave !

Elles ont dit aussi devant la violence du non-respect de leur intimité : « Non, non vous ressortez, vous frappez avant d’entrer ma chambre ! »

Témoigner pour prévenir, pour poser des questions aux professionnels quand on est dans la même situation, et savoir qu’il y aussi des moyens de dire non, de ne pas se laisser faire, de se positionner. Que ce soit le papa, la maman, parfois aussi la sage-femme, ou même le médecin !

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