Kézako?

Selon Marie-Hélène Lahaye, la violence obstétricale se définit de la manière suivante :

« tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente. »

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« La violence obstétricale, un concept né en Amérique latine

Le concept de violence obstétricale est apparu en Amérique latine, semble-t-il au début des années 2000. Une série de travaux scientifiques couplés à des démarches militantes ont mis en lumière les différentes formes de maltraitances que subissaient les femmes dans les maternités, et ont conduit le Venezuela, puis l’Argentine, à inscrire la violence obstétricale parmi les infractions pénales.

En 2007, le Venezuela a adopté la toute première loi de lutte contre les violences faites aux femmes dans laquelle figure la violence obstétricale qui est définie comme « l’appropriation du corps et du processus reproducteur des femmes par les personnes qui travaillent dans le domaine de la santé, appropriation qui se manifeste sous les formes suivantes : traitement déshumanisé, abus d’administration de médicaments et conversion de processus naturels en processus pathologiques. Cela entraîne pour les femmes une perte d’autonomie et de la capacité à décider en toute liberté de ce qui concerne leur propre corps et sexualité, affectant négativement leur qualité de vie ».

En 2009, l’Argentine s’est à son tour dotée d’une telle loi définissant la violence obstétricale comme « celle qu’exerce le personnel de santé sur le corps et les processus de reproduction des femmes, un traitement déshumanisé, l’abus de la médicalisation et la pathologisation des processus naturels ».

Sa définition de la violence obstétricale :

En tant que juriste, je considère que les définitions sud-américaines sont intéressantes, mais néanmoins difficilement applicables puisqu’elles appellent elles-mêmes des définitions supplémentaires. En effet, sur base de quels critères objectifs peut-on déterminer si un traitement est « déshumanisé » ? A partir de combien d’actes techniques considère-t-on qu’il y a « abus de médicalisation » ? Comment quantifier une « perte d’autonomie » de la parturiente ?

J’ai dès lors choisi de définir la violence obstétricale comme:

« tout comportement, acte, omission ou abstention commis par le personnel de santé, qui n’est pas justifié médicalement et/ou qui est effectué sans le consentement libre et éclairé de la femme enceinte ou de la parturiente. »

Cette définition contient quatre éléments constitutifs:

  1. « tout comportement, acte, omission ou abstention » : cette énumération couvre l’ensemble des événements qui peuvent se produire dans une maternité ou lors d’une consultation. Il ne s’agit pas uniquement d’actes posés, mais aussi de l’attitude du personnel soignant, les mots déplacés qu’il utilise, le manque de respect, l’infantilisation de la femme, la violence psychologique en général. S’ajoutent l’omission et l’abstention qui visent l’absence de réaction ou d’acte face à une demande la parturiente, la négation de son ressenti, la non prise en compte de sa douleur ou de ses besoins ou souhaits particuliers.
  2. « commis par le personnel de santé » : ces termes visent l’ensemble du personnel, donc pas seulement les obstétriciens, mais également les sages-femmes, médecins, infirmiers, pédiatre, anesthésistes, aides-soignants, etc.
  3. « pas justifié médicalement » : il s’agit d’une référence à l’evidence based medecine (EBM), la médecine basée sur des preuves scientifiques, c’est à dire l’utilisation consciencieuse et judicieuse des meilleures données (preuves) actuelles de la recherche clinique dans la prise en charge personnalisée de chaque patient. Ces données proviennent d’études cliniques systématiques, telles que des essais contrôlés randomisés, des méta-analyses, éventuellement des études transversales ou de suivi bien construites. L’EBM est relativement récente dans notre médecine puisqu’elle date de la fin des années 90. Néanmoins, après plus de quinze ans d’existence, il est urgent qu’elle soit intégrée dans toutes les disciplines médicales, y compris en obstétrique. Cette référence à l’EBM permet donc de considérer que tout acte justifié non pas par des données scientifiques mais par des propos de type « c’est ce qu’on m’a appris pendant mes études », « c’est le protocole », « c’est pour faciliter l’organisation du service », « ça permet au gynécologue d’être plus confortablement installé, mieux voir ou mieux contrôler la situation », « ici, on ne prend aucun risque » tombe dans la définition de la violence obstétricale.
  4. « le consentement libre et éclairé de la parturiente» : ces mots renvoient à la loi Kouchner. Toute atteinte au corps sans le consentement de la personne est une violence. Quand cette atteinte est faite au sexe, il s’agit même d’une agression sexuelle, voire d’un viol. Les termes « libre et éclairé » impliquent une information préalable de la part du professionnel, un dialogue entre le médecin et la future mère, un échange d’information pour que la parturiente puisse donner son consentement de façon lucide, et l’absence de toute pression, menace et autre procédé afin que le consentement soit libre.

Trucs et astuces pour identifier la violence obstétricale

Plus concrètement, pour déterminer si une situation relève de la violence obstétricale, je propose un truc très simple: transposer un acte qui a lieu dans une salle d’accouchement en dehors du contexte hospitalier. Si, dans la vie quotidienne, cet acte présente une forme de violence, il s’agit de violence obstétricale lorsqu’il est posé au moment d’un accouchement.

En voici quelques exemples.

Vous marchez dans la rue, quelqu’un s’approche de vous, vous fait une piqûre et vous injecte un produit. Il s’agit clairement de violence. Le fait que cette personne se fonde en justifications sur le mode « je suis médecin, je vois que vous n’allez pas bien, c’est pour vous soigner » ne change rien à la violence de la situation, puisque vous n’avez émis aucun consentement et vous ne savez même pas ce que contient la seringue. Dès lors, faire une injection d’ocytocine à une parturiente sans lui avoir expliqué l’intérêt du produit, ses avantages et ses inconvénients, et sans lui demander son accord préalable, est une situation de violence obstétricale.

Lorsqu’il fait 40°C, que vous avez extrêmement soif et que vous demandez un verre d’eau qui vous est refusé malgré vos supplications pendant des heures, c’est de la violence. Si cette situation se produit dans une salle d’accouchement, c’est de la violence obstétricale.

Dans certaines prisons, les femmes sont attachées à leur lit pendant qu’elles accouchent, ce qui constitue une autre forme de violence. Lorsqu’une femme est attachée à une table gynécologique alors qu’elle met son enfant au monde, il s’agit de violence obstétricale.

Forcer une personne à se maintenir dans une position inconfortable et douloureuse est de la violence. Donc imposer l’immobilité et la position gynécologique à une parturiente est une violence obstétricale.

Vous vous promenez dans la rue avec votre bébé, et on vous l’arrache pour le confier à un inconnu qui disparait avec lui, puis on refuse de vous le rendre pendant des heures. C’est de la violence. Un même geste pratiqué dans une salle d’accouchement est de la violence obstétricale.

Vous êtes installée à la terrasse d’un café, un quidam soulève votre robe et introduit deux doigts dans votre vagin. C’est de la violence sexuelle. Donc un toucher vaginal non consenti est de la violence obstétricale. Juridiquement, il s’agit même d’un viol.

La violence obstétricale est (malheureusement) la norme

Tous ces exemples sont d’une grande banalité dans la plupart des maternités. La violence obstétricale est en réalité la norme dans l’écrasante majorité des hôpitaux, tant les soignants font primer les protocoles sur l’accompagnement bienveillant des futures mères, voire sur les notions élémentaires de bon sens ou de politesse dans les rapports humains.

De nombreux témoignages font même état de violences supplémentaires, notamment d’actes douloureux infligés aux femmes tantôt volontairement, tantôt par exaspération ou fatigue du personnel hospitalier. Il s’agit notamment de césariennes à vif ou effectuées sans tenir compte d’un défaut de l’anesthésie, de révision utérine sans anesthésie générale ou de mutilation sexuelle telle que l’épisiotomie. Ces faits présentent une gravité encore plus grande que la violence obstétricale, en tombant dans la catégorie d’actes de torture ou de barbarie.

La violence obstétricale constitue une atteinte à l’intégrité physique et psychique des futures mères. Elle doit pleinement être reconnue parmi les violences faites aux femmes. Il est dès lors indispensable de mobiliser les moyens de lutte pour l’éradiquer et changer de fond en comble la façon dont les femmes sont (mal)traitées lorsqu’elles mettent leurs enfants au monde. En ce début du XXIème siècle, le respect des femmes qui sous-tend notre société égalitaire doit être mis en œuvre partout, dans toutes les sphères de la société. Y compris dans les hôpitaux.

Sources :

Laura F. Belli, « La violencia obstétrica: otra forma de violación a los derechos humanos / Obstetric violence: another form of Human Rights violation », Revista Redbioética/UNESCO, Año 4, 1 (7): 25-34, Enero – Junio 2013.

Lucas Bemben, « La violence institutionnelle », Repères éthiques, janvier-février-mars 2016.

M.C. Camacaro Cuevas, « Patologizando lo natural, naturalizando lo patológico? improntas de la praxis obstétrica », Revista venezolana de estudios de la mujer, ISSN-e 1316-3701Vol. 14, Nº. 32, pp. 147-162, 2009.

Sara Cohen Shabot, « Making Loud Bodies “Feminine”: A Feminist-Phenomenological Analysis of Obstetric Violence », Human Studies, A Journal for Philosophy and the Social Sciences, 9 octobre 2015.

Faneite, Josmery; Feo, Alejandra; Toro Merlo, Judith, « Grado de conocimiento de violencia obstétrica por el personal de salud / Degree of knowledge of obstetric violence by health personnel », Rev. obstet. ginecol. Venezuela; 72(1):4-12, mar. 2012.

Natalia Magnone Alemán, « Derechos sexuales y reproductivos en tensión: intervencionismo y violencia obstétrica », Departamento de Trabajo Social-FCS, 2011.

Camilla Pickles, « Eliminating abusive ‘care’, a criminal law response to obstetric violence in South Africa », Institue for security studies, SA Crime Quarterly No. 54, décembre 2015.

Herrera Vacaflor, Carlos Alejandro, « Obstetric Violence in Argentina: a Study on the Legal Effects of Medical Guidelines and Statutory Obligations for Improving the Quality of Maternal Health », these soutenue à l’Université de Toronto, novembre 2015.

Gilles Vidal, « Négation de l’autre et violence institutionnelle », Champ psy 1/2004 (no 33), p. 105-116.

Ley orgánica sobre el derecho de las mujeres a una vida Libre de violencia, 23 avril 2007, art. 51.

Ley de proteccion integral a las mujeres, 1er avril 2009, art. 6. »